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Comptes-rendus d'ouvrages

Compte-rendu n°1, par Ludovic Duhem (voir ci-dessous): Jean-Hugues Barthélémy, Simondon, Paris, Les Belles Lettres, 2014, 267 pages

Compte-rendu n°2, par Andrea Bardin (voir ci-dessous) : Giovanni Carrozzini, Gilbert Simondon filosofo della mentalité technique, Mimesis – Centro Internazionale Insubrico, Milano 2011, 312 pages 

Compte-rendu n°3, par Giovanni Carrozzini (voir ci-dessous) : Andrea Bardin, Epistemologia e politica in Gilbert Simondon. Individuazione, tecnica e sistemi sociali, Fuori Registro, Valdagno 2010, 426 pages

Compte-rendu n°4, par Fabien Ferri (voir ci-dessous) : Jean-Hugues Barthélémy, Simondon ou l'encyclopédisme génétique, Paris, Presses Universitaires de France, 2008, 168 pages


Compte-rendu N°1

Jean-Hugues Barthélémy, Simondon, Paris, Les Belles Lettres, 2014, 267 pages

     Après avoir publié les deux volets Penser l’individuation, Simondon et la philosophie de la nature et Penser la connaissance et la technique après Simondon (L’Harmattan, 2005), puis Simondon ou l’encyclopédisme génétique (P.U.F., 2008), Jean-Hugues Barthélémy achève son exégèse de l’œuvre de Simondon dans un ouvrage monographique dont le mérite incontestable est de proposer une introduction générale à une pensée réputée difficile, selon une approche à la fois pédagogique et rigoureuse, inventive et stimulante. Si les ouvrages précédents de l’auteur étaient plutôt réservés aux philosophes, cette monographie entend s’adresser à un lectorat plus large, conformément aux objectifs éditoriaux de la collection « Figures du savoir », et elle y parvient avec clarté, précision et amplitude (avec glossaire et notices finales), offrant ainsi un ouvrage de référence qui atteste de l’importance croissante de l’œuvre de Simondon depuis une dizaine d’années.

     Sur bien des points, cet ouvrage complète les travaux antérieurs consacrés à Simondon, en même temps qu’il synthétise et prolonge ceux de l’auteur : mentionnons ici le problème de l’unité de l’œuvre de Simondon, l’invention philosophique radicale et singulière qu’elle propose dans sa relation à la science et la technique, l’originalité et la complexité de sa théorie du « sujet », les enjeux d’un « nouvel humanisme » à l’époque des réseaux informationnels, enfin les sources de Simondon (Bergson, Wiener, Bachelard, etc.) mais aussi la profondeur de son influence sur la pensée française contemporaine (de Deleuze à Stiegler). Mais l’apport d’une telle monographie dépasse en vérité les exigences d’une introduction générale, car elle ne se contente ni d’expliciter les concepts originaux de Simondon ni de le situer dans l’histoire de la philosophie continentale : elle propose un véritable essai philosophique d’un intérêt considérable pour la compréhension et le prolongement de cette œuvre. 

     Deux raisons permettent de l’affirmer, dont la première réside dans la thèse exégétique originale qui structure les deux premiers chapitres de l’ouvrage, et selon laquelle la pensée de Simondon obéit à deux « règles » fondamentales qui lui donnent son unité et sa puissance théorique :

1) Penser au « milieu » et pas seulement à l’individu, en ce sens que penser la genèse ou « individuation », comme le fait centralement Simondon, c’est toujours penser l’apparition non seulement de l’individu mais aussi de son « milieu associé », qu’il s’agisse des régimes d’individuation physique, biologique et psycho-social, ou de l’individualisation de l’objet technique.  Le premier chapitre de l’ouvrage restitue ainsi la logique par laquelle Simondon, à partir de schèmes physiques contemporains et de l’épistémologie anti-substantialiste du « réalisme des relations », construit une ontologie génétique et relationnelle dont l’originalité est d’une part de donner toute leur importance aux notions d’ordres de grandeur, de néoténie et de polarisation, d’autre part de réhabiliter l’analogie comprise comme « transduction », enfin de proposer une pensée du sujet qui sache repérer et dénoncer la « coupure anthropologique », dans les diverses formes qu’elle a prises (anthropocentrisme mais aussi existentialisme), afin d’articuler la théorie du régime « transindividuel » à celle du vivant qui s’individualise. Le chapitre s’achève sur l’application de cette notion d’ « individualisation » au devenir de l’objet technique, l’auteur expliquant le rapport de cette notion à celles, décisives, de « concrétisation » et de « naturalisation »

2) Penser « au milieu » en partant du centre de l’être, plutôt que selon les grandes oppositions et alternatives de la tradition philosophique occidentale. Le deuxième chapitre montre ainsi en quoi Simondon, dont le combat principiel contre l’hylémorphisme tend à identifier les oppositions matière/forme et sujet/objet comme source de toutes les alternatives classiques (idéalisme/réalisme, dogmatisme/scepticisme, etc.), consacre l’essentiel de son effort théorique au dépassement des trois alternatives traditionnellement posées entre mécanisme et vitalisme, psychologisme et sociologisme, humanisme et technicisme. Barthélémy montre alors en quel sens Simondon se situe « par delà Bergson et Canguilhem » dans leur effort pour dépasser la première alternative, mais aussi « entre Freud et Durkheim » à propos de la seconde, et « ailleurs que Marx et Heidegger » concernant le rapport de l’homme à la technique. À l’issue de cette explication, et ainsi que l’annonçait l’introduction, Simondon apparaît comme le penseur qui réconcilie Nature, Technique et Culture.

     La seconde raison de l’importance de cet ouvrage réside dans la thèse herméneutique présentée dans son troisième et dernier chapitre : le sens ultime de l’encyclopédisme génétique de Simondon est lié à sa portée « sociopolitique », directement issue du dialogue central du philosophe français avec la cybernétique de Wiener, dans la mesure où il s’agit en réalité pour Simondon d’interpréter et de traiter de manière nouvelle la « crise du sens » déjà diagnostiquée depuis Husserl par nombre de philosophes. L’idée simondonienne de « cybernétique universelle », qui reprend la problématique de l’information mais en réformant cette notion pour la généraliser (contre le paradigme technologique et réductionniste de la cybernétique), est ainsi examinée comme critique du modèle social « homéostatique » de Wiener – Barthélémy puis Bardin ayant déjà exploré ce dialogue.

     Se posent alors deux questions, qui conduisent l’auteur à revenir sur deux points de doctrine restés relativement incompris : d’une part la question du « déterminisme technique » parfois reproché à Simondon, d’autre part celle de la théorie des « phases de la culture » en tant qu’elle souffrirait à la fois de penser une « unité magique primitive » d’où seraient absents les artefacts, et de rester partiellement finaliste. Des réponses précises de l’auteur à ces reproches, on retiendra notamment la distinction cruciale entre histoire et genèse, en vertu de laquelle la théorie des phases de la culture s’offre en définitive comme une « eidétique génétique », c’est-à-dire comme une nouvelle phénoménologie de l’esprit – transductive plutôt que dialectique.

     L’ouvrage s’achève sur deux examens :

- celui de « l’apport des Cours de 1964-1966 » relatifs à la perception, à l’imagination et à l’invention. Barthélémy confère à ces Cours un statut de préparation de la  psychosociologie unifiante dont l’encyclopédisme génétique avait été chargé de poser l’ « axiomatique ». À cet égard, le corpus des cours, des articles et des conférences postérieur à 1966 est plutôt minoré, vraisemblablement parce qu’il propose le plus souvent un développement des thèses antérieures et marque parfois un écart problématique avec l’encyclopédisme génétique et la psychosociologie qui le prolonge, ce que l’auteur n’avait certes pas la place d’examiner en détail dans un ouvrage monographique d’introduction ;

- celui des postérités et actualités de Simondon, qui vont de Marcuse à Baudrillard, de Morin à Atlan, et surtout de Deleuze à Stiegler, que Barthélémy discute avec beaucoup d’acuité dans les dernières pages de son ouvrage, pour en montrer la diversité, la fécondité, mais aussi les limites.

     Il faut donc saluer la puissance explicative et l’invention philosophique de ce beau livre consacré à un grand penseur du XXe siècle, qui n’est plus seulement à redécouvrir et à étudier, mais à prolonger. Nul doute que l’œuvre personnelle à venir de Barthélémy en soit un approfondissement.

Ludovic Duhem


Compte-rendu N°2

Giovanni Carrozzini, Gilbert Simondon filosofo della mentalité technique, Mimesis – Centro Internazionale Insubrico, Milano 2011, 312 pages

   Dans le deuxième ouvrage qu’il consacre à la pensée de Gilbert Simondon[1], Giovanni Carrozzini conduit une recherche aussi ambitieuse que documentée, en cherchant à retrouver le fil rouge qui relie la thèse principale de Simondon sur l’individuation à sa thèse complémentaire sur l’objet technique, et en partant pour cela de la notion de « mentalité technique ».

   Dans un entretien sur la mécanologie datant de 1968, à la question que Jean Le Moyne lui pose à propos des rapports entre son intérêt pour la technique et celui pour l’individuation, Simondon répond d’abord qu’il existe des « hasards universitaires », avant d’évoquer le problème de l’unité et de la solidité de l’objet technique. Carrozzini cherche à démanteler la première réponse, aussi tranchante que hâtive, en questionnant l’ « essence » de la mentalité technique, à laquelle Simondon avait consacré, dans les années 1960, un très bref mais assez profond article.

   La mentalité technique, comme l’écrit Simondon, est en fait « un mode de connaissance sui generis, employant essentiellement le transfert analogique et le paradigme, en se fondant sur la découverte des modes communs de fonctionnement, de régime opératoire, dans des ordres de réalité par ailleurs différents, choisis aussi bien dans le vivant ou l’inerte que dans l’humain et le non-humain » (G. Simondon, « Mentalité technique »). Les éléments sur lesquels se fonde ce type de mentalité sont donc : 1) l’emploi de l’analogie et du paradigmatisme qui, comme on le sait, constituent les piliers de la méthode simondonienne ; 2) l’attention pour l’aspect opératoire des phénomènes ; 3) la découverte de fonctionnements communs dans des « échelles » de réalité différentes les unes des autres.

   Or, ces éléments, que Simondon retrouve à la base de la mentalité technique et de sa manière d’agir et de « penser », sont en fait tous les trois présents à la fois dans les deux thèses de Simondon et dans ses cours de Psychologie générale, au moins ceux qu’il avait tenus à la Sorbonne à partir de 1964. Et c’est précisément en raison de la présence de ces trois éléments dans l’œuvre de Simondon que Carrozzini parvient à nous proposer cette lecture, très innovante, de Simondon comme philosophe de la mentalité technique.

   Dans son Introduction Carrozzini passe en revue les principales interprétations de la réflexion de Simondon, en s’arrêtant en particulier sur l’analyse de Jean-Hugues Barthélémy à propos de l’encyclopédisme génétique et de la pensée de la complexité de Simondon. Carrozzini entrevoit dans l’encyclopédisme l’application la plus efficace de cette mentalité au travail, engagée dans les repérages des « transferts analogiques », des « paradigmes » et des « modes communs de fonctionnement » entre savoirs ou disciplines.

   Le premier chapitre du livre, « Re-penser la technique avec Gilbert Simondon », relie les idées de Du mode d’existence des objets techniques (1958) à celles développées dans certains articles par Simondon à partir des années 1960 et jusqu’à la première moitié des années 1980. Carrozzini y retrouve une manière critique de réfléchir sur les potentialités et les limites de la technique, et son analyse a pour point culminant une comparaison avec la pensée de Bernard Stiegler, qui reste pour lui une référence exceptionnelle si l’on veut comprendre l’actualité de Simondon.

   Le deuxième chapitre, qui nous semble être le plus original, est centré sur l’analyse des cours de Psychologie générale de Simondon : Carrozzini emploie les schèmes d’opérativité et de transduction - en tant que mode d’amplification - pour y retrouver une application de la mentalité technique à l’interprétation des processus cognitifs examinés par le philosophe. Ce chapitre, intitulé « Le paradigmatisme technologique dans les cours de Psychologie générale de Gilbert Simondon », se conclut par une réflexion sur l’absence de cours expressément consacrés par Simondon à deux thèmes qui, pourtant, semblent fondamentaux pour la compréhension de sa perspective en matière de psychologie : l’affectivité et la motivation - ce dernier thème étant traité assez rapidement dans un cours de 1960 à Poitiers, dont seule la première partie a été publiée. Carrozzini explique cette absence par le fait que la motivation et l’affectivité seraient conçues par Simondon comme de véritables problèmes ouverts de la psychologie, ainsi que les plus récentes études des neurosciences semblent l’indiquer.

   Le troisième chapitre explore les rapports entre la science des machines de Jacques Lafitte et la philosophie des techniques de Simondon. Après avoir parcouru les moments principaux de l’organisation des deux colloques sur la Mécanologie (1971-1976) – auxquels Simondon prendra part en qualité de véritable « hôte d’honneur » –, après avoir également confronté la pensée de l’ingénieur et architecte français Lafitte avec celle de Simondon, Carrozzini conclut que la mécanologie peut être conçue comme une étape historique du parcours de la mentalité technique qui, à son tour, pourra trouver, selon le projet de Simondon, sa pleine réalisation dans la constitution, à venir, d’une authentique culture technique.

   Le quatrième chapitre est une amorce sur un thème assez cher à l’Auteur : celui des rapports entre l’histoire du design italien et la pensée « esthétique » de Simondon, notamment à partir des liens entre la théorie de Munari et les suggestions simondoniennes présentes dans le brouillon de la lettre de 1982 à Jacques Derrida, dite « sur la technoesthétique ».

   Gilbert Simondon filosofo della mentalité technique est un précieux vade mecum pour tous ceux qui veulent s’engager dans cette extraordinaire aventure de la pensée qu’est la philosophie de Simondon, cette pensée « humaniste » mais non anthropocentrique qui retrouve dans les techniques humaines, non l’affirmation d’une hybris, mais le secret d’une « grande force en connivence avec le monde familier ».

Andrea Bardin


[1] Le premier était Gilbert Simondon : per un’assiomatica dei saperi. Dall’“ontologia dell’individuo” alla filosofia della tecnologia, Manni, San Cesario di Lecce 2006.


Compte-rendu N°3

Andrea Bardin, Epistemologia e politica in Gilbert Simondon. Individuazione, tecnica e sistemi sociali, Fuori Registro, Valdagno 2010, 426 pages

   C’est une « aventure de la pensée philosophique » vraiment ambitieuse de la part de Simondon, et cela tant du point de vue épistémologique que du point de vue socio-politique, qui est mise au jour avec force et clarté par le livre d’Andrea Bardin. Cette mise au jour s’opère en s’opposant au scientisme dans le champ épistémologique - déjà exploré par Jean-Hugues Barthélémy en 2005 -, et à l’utilitarisme capitaliste des marchandises dans le champ politique.

   Dans son texte Bardin reconstitue, de manière exacte et précise, le lexique spécifique de Gilbert Simondon. Il remonte à ses sources philosophiques, esquisse le contexte historico-philosophique de son œuvre, retrace les phases principales de sa réflexion et révèle l’importance théorique de sa recherche, en analysant surtout les thèses soutenues par le philosophe de Saint-Etienne dans ses textes mineurs (articles, entretiens, etc.), mais aussi en disant sa dette envers la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty et l’épistémologie de Georges Canguilhem, sans oublier les liens avec l’œuvre d’André Leroi-Gourhan et la tradition sociologique française, ainsi que les nombreuses références de Simondon à Henri Bergson.

   Dans la première partie du texte, Bardin analyse l’effort simondonien pour reconfigurer l’appareil conceptuel de la philosophie grâce aux moyens offerts par la pensée scientifique contemporaine et, en particulier, par la physique quantique, la thermodynamique et la cybernétique. Il s’ensuit une critique directe du substantialisme mais aussi du déterminisme classiques. Simondon, en se fondant  ainsi sur des paradigmes offerts par les sciences contemporaines de la nature, donne par ailleurs à la philosophie la tâche d’établir les conditions d’un projet d’unification des sciences humaines, projet dont la clef est la refonte de la notion d’individu.

   Dans la deuxième partie du volume, l’Auteur nous démontre l’incidence des modèles biologiques sur la théorisation des processus de genèse et de fonctionnement des systèmes sociaux, en en analysant la matrice bergsonienne. A la lumière de cette opération, le seuil qui définit le domaine de l’humain en résulte problématisé, en ouvrant l’espace pour une réflexion d’extrême importance du point de vue politique. Le débat catalysé par la pensée de Simondon en France et, en partie, en Italie démontre que sa « philosophie de l’individuation » est riche outils permettant d’interroger à nouveaux frais le champ socio-politique, au sein duquel se joue le rapport entre régulation et invention sociales.

   La troisième partie du texte est consacrée à la reconstruction du projet politique simondonien d’une intervention institutionnelle sur les infrastructures technologiques. Ce projet touche directement les nervures constitutives du système social, et pose le problème de l’efficacité de l’univers culturel dans lequel elles ont été élaborées. La possibilité d’une telle intervention implique bien sûr une conception tout à fait dynamique de ce qui constitue le propre du lien social, mais elle implique aussi, d’une manière plus ou moins explicite, la problématisation du concept de « nature humaine ». Simondon, nous dit Bardin, conçoit l’individu comme un système de processus toujours ouverts d’échange continu d’informations avec le milieu et avec les autres êtres vivants (humains et non-humains) et non-vivants (objets techniques) : la prétendue « nature humaine » n’est pas un état, ni biologique ni culturel, mais un devenir biologique et technique qui structure et déstabilise le milieu où il surgit.

   Ces trois parties sont entremêlées avec trois « interludes », où l’Auteur discute la bibliographie critique sur le «  Simondon politique » - notamment les textes de Balibar, Stiegler, Combes et Paolo Virno -, en croisant la notion de transindividuel avec celles de nature humaine, de langage et de technique (« interludes » 1 et 3), et en cherchant à reconstruire la position « anomale » de Simondon, à la fin des années 1950, par rapport au débat français entre structuralisme et phénoménologie en ce qui concerne l’étude de la fonction symbolique en relation à l’origine et à la structure des systèmes sociaux (« interlude » 2). La réflexion de Simondon, selon Bardin, est caractérisée par la fonction du transindividuel dans les processus de production techno-symbolique.

   La technicité, avec son potentiel inventif, rend possible la communication entre communauté et nature par le moyen de l’objet technique, et crée par là même la société qui, contrairement à la communauté, n’est jamais un système fermé et stable mais un système « métastable » en raison de son mouvement d’interaction, d’échange énergétique et de conflit entre ses composantes et par rapport au milieu qui les entoure. S’il est vrai que « ce qui est organique et technique produit et menace, en même temps, le système social », comme l’affirme Bardin, alors la conservation de la société nécessite un élan perpétuel de construction collective de « significations » et de symboles, pour équilibrer l’échange entre potentiels créatifs réels et potentiels destructifs. Cet « apparat de régulation », selon Bardin lecteur de Simondon, est donc la culture, qui peut produire à la fois la « clôture d’un système de croyances » et l’« élan [créatif] de la production symbolique » : dans ce dernier cas, c’est-à-dire dans le cas de la création et de la production de symboles, la vie obtient un stimulus de conservation et d’expansion à la fois.

   C’est à partir de ces thèses que, contre la « cage de la marchandise », Simondon souhaite l’avènement d’une « culture technique » qui brise l’aliénation des objets techniques pour leur donner le droit de « citoyenneté » dans le monde des significations. Contre la sacralisation du travail, il faudrait modifier le rapport de consommation – passive - qui produit une « régression », car ce rapport demande au marché un fonctionnement « fermé » de l’objet technique, son « automation » et son « rendement » ; il faudrait obtenir de l’objet un fonctionnement « ouvert », le développement de ses potentiels réels, sa prestation non-homéostatique, c’est-à-dire, encore une fois, « métastable ».

   L’idéal de Simondon est celui d’une éthique immanente aux techniques, étant donné que la politique est une recherche constante de « compatibilité de l’invention avec les condition d’état du système social », c’est-à-dire un « acte de gouvernement », une « invention de compatibilité » entre l’existant et les émergences aléatoires des inventions : voilà le sens ultime de la philosophie.

Giovanni Carrozzini


Compte-rendu N°4

Jean-Hugues Barthélémy, Simondon ou l’Encyclopédisme génétique, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Science, histoire et société », 2008. 168 p. ISBN : 978-2-13-056677-9

     Cet ouvrage concis, précis et pédagogique dévoile les sources philosophiques, les fondements épistémologiques, les paradigmes scientifiques et les schèmes méthodologiques constitutifs du nouvel encyclopédisme dont Gilbert Simondon a été l’initiateur dans sa thèse principale L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, et qu’il ne nommait comme tel que dans sa thèse complémentaire : Du mode d’existence des objets techniques. Jean-Hugues Barthélémy revisite ainsi la thèse complémentaire de Simondon à la lumière de sa thèse principale.

     Dans le premier chapitre, il met au jour les grandes sources philosophiques (Bergson, Bachelard, Canguilhem) et les paradigmes physiques – issus de la thermodynamique, de la physique relativiste et de la physique quantique - de l’ontologie simondonienne. Il en explicite aussi les deux enjeux capitaux : 1° penser l’opération universelle d’individuation, ce que fait Simondon en élaborant une ontogenèse ; 2° « désubstantialiser l’individu sans le déréaliser » (Barthélémy), ce que fait Simondon en construisant un « réalisme des relations » (Simondon) multiscalaire, initiant ainsi une véritable pensée des « ordres de grandeur » de la réalité, donc une véritable pensée de la complexité. Une telle ontologie permet en effet de penser les différents « régimes d’individuation » (physique, vital et psycho-social), leur coexistence et leur articulation (donc leur complexité en tant que telle) sans tomber dans les travers d’un quelconque réductionnisme (physicaliste ou autre).

     On comprend ainsi pourquoi les trois grands schèmes du réalisme épistémologique des relations, qui sont fondés sur la valeur positive des avancées de la thermodynamique, de la physique relativiste et de la physique quantique, autorisent Simondon à une régénération de l’ontologie comme ontologie génétique de l’individuation. Quels sont dès lors le moteur et le vecteur de cette régénération dont l’enjeu est l’unification des connaissances scientifiques, c’est-à-dire la possibilité de la constitution d’un nouvel encyclopédisme ?

     Il s’agit de l’analogie opératoire (à ne pas confondre avec l’analogie structurale, source de métaphores) comme mode de pensée proprement philosophique (chapitre 2). L’acte analogique, pensée effective des opérations génétiques dans le sujet pensant comme dans les êtres individués qui sont ses objets, forme en un sens le cœur d’une science des opérations (espérée par Simondon sous le nom d’« Allagmatique », ou « Cybernétique universelle »). Mais dans la mesure où l’usage philosophique et réflexif de l’analogie n’est pas simplement heuristique (comme il peut l’être en science) mais constitutif de la « connaissance » philosophique elle-même, l’ontologie génétique qui en découle se veut non-objectivante. Enfin, l’unification analogique des régimes d’êtres dans une démarche encyclopédique se veut aussi une unification de l’Être et du Devenir au sein d’une « théorie des phases de l’être » (Simondon), laquelle est selon Barthélémy la « pointe métaphysique » de l’ontologie génétique simondonienne.  

     L’exposition de l’ontologie génétique comme pensée des différents régimes d’individuation (physique, vital et psycho-social), ainsi que du schème méthodologique permettant de penser l’unité de ces régimes sans effacer leurs différences (schème de la transduction opérant « transposition » et « composition » des schématismes opératoires au cours des genèses physiques, vitales et psycho-sociales), fait l’objet des chapitres 3 et 4.

     Le chapitre 5 en vient quant à lui à Du mode d’existence des objets techniques et donc au thème de l’ « individu technique » : ce dernier ne procède pas d’une individuation, mais d’une « individualisation » (Simondon). Ce chapitre final pose en fait le problème général du rapport de l’homme à la technique, et plus particulièrement le problème des conditions d’une possible (et souvent réelle) aliénation de l’homme. Cette aliénation est liée d’une part au mauvais couplage de l’ouvrier et de la machine dans le machinisme industriel (aliénation « psycho-physiologique », dit Simondon), d’autre part à l’absence de culture technique chez les ouvriers comme chez les patrons, donc à une méconnaissance générale du mode d’existence des objets techniques (aliénation « culturelle »). Le nouvel encyclopédisme, que Simondon pose ici comme fondement d’un « nouvel humanisme », vise ainsi à rendre à l’homme ce qui de lui a été aliéné, mais en libérant pour cela la machine elle-même en tant qu’ « individu technique » ayant, à l’âge des « ensembles informationnels », à travailler seule - l’homme étant enfin disponible pour des tâches plus nobles.

     En fait, et pour en revenir au véritable fil directeur de Simondon dans ses deux thèses, c’est l’universalisation de la notion même d’information - telle qu’elle est redéfinie comme genèse ou prise de forme non-hylémorphique par Simondon 1° grâce à une critique de la Théorie de la forme et de la théorie technologique de l’information et 2° grâce à une fusion de la cybernétique de Wiener et de la théorie des systèmes ouverts de Bertalanffy – qui forme le cœur de l’ « encyclopédisme génétique » (Barthélémy) dans son ontologie comme dans sa technologie.


Fabien Ferri,

Ingénieur d'études en analyse de sources

Directeur technique du Système d'Information en Philosophie des Sciences

Université de Franche-Comté





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